Créer une patisserie sociale et éthique en Inde: le pari de Saloua

entreprenariat-sociale-indeL’entrepreneuriat social pendant une expatriation. Pourquoi pas? Expat Value souhaitait mettre en lumière ce projet professionnel entrepreneurial et solidaire porté par Saloua. Dans cette interview, elle nous raconte comment ce projet est né, quelles sont ses difficultés, en quoi son réseau l’aide à mener à bien cette nouvelle aventure professionnelle. Expat Value: Bonjour Saloua, comment est née cette idée de pâtisserie « sociale et éthique »? 

Saloua: L’envie de travailler avec des femmes a toujours été présente en moi. J’ai donc cherché une idée de reconversion professionnelle qui pouvait être en adéquation avec ce désir.

C’est en regardant d’autres projets que j’ai trouvé l’inspiration:

  • Je suis tombée par hasard sur le projet ‘Crêpes & Waffles’ qui a débuté en Colombie. Ce projet de pâtisserie a pour vocation de n’embaucher que des femmes, souvent mère célibataire et seule pilier financier de leur famille. Aujourd’hui 96% des 3800 employés sont des femmes et cette chaine s’est déployée à travers toute l’Amérique du Sud.
  • Un autre projet a aussi attiré mon attention ‘Amal Women’s Training Center’, un restaurant d’application pour femme à Marrackech. Ce centre forme des femmes en situation de précarité aux métiers de la restauration, et les accompagne dans leur recherche d’emploi ou même dans la création de leur propre restaurant.

Je voulais créer un endroit ‘cosy’ où le capitalisme était remis à sa place… au service de l’humain.

Expat Value: Peux-tu nous présenter la mission et le fonctionnement de cette pâtisserie?

factory-2Saloua: Notre mission est de permettre à des femmes qui n’ont pas accès à un emploi, faute d’éducation, de caste ou de situation familiale difficile, de se former aux métiers de la pâtisserie, de la cuisine et du service. Nous leur faisons signer un contrat de travail, document qui d’habitude est réservé à une certaine classe, et nous leur reversons un salaire. Tous les pourboires sont partagés entre elles chaque semaine. A terme nous voudrions également faire bénéficier à leurs enfants d’une éducation de qualité. Mais dans un premier temps, des cours d’hygiène, d’éducation sexuelle, d’anglais et de mathématiques sont prévus.

emc_factory5Nous avons aujourd’hui 2 sites:

  • une ‘bakery’ (salon de thé) située en plein cœur du centre ville de Pondichéry (Inde du Sud-Est)
  • une ‘factory’ (laboratoire) située à 1 km de la pâtisserie où sont confectionnés tous les pains et les fonds de tartes salées ou sucrées.

La petite restauration, découpage des légumes, pour le lunch (bagels et quiches) ainsi que le remplissage des tartes sucrées (citron – chocolat – fraise), se fait sur le lieu de vente. Une terrasse a également été aménagée pour que les clients puissent déguster les mets sur place.

Expat Value: Quel a été ton rôle dans la mise en oeuvre de ce projet?

Saloua: Ca me parait prétentieux de dire tout, mais en y réfléchissant, et en pensant à mon état de fatigue actuel, c’est le cas… Après de nombreux allers et retours entre la France et l’Inde, j’ai pris la décision de lancer le projet.

Pour être sure que le projet fonctionnerait à Pondichéry, j’ai d’abord fait des gâteaux seule dans ma cuisine et je les ai proposés à des restaurants. J’ai ensuite fait des marchés et je me suis rendue compte qu’il y avait une réelle demande de gâteaux confectionnés avec des produits de qualité. Je suis donc rentrée en France où j’ai pris des cours de pâtisserie.

Pour la partie financière, j’ai contacté W4.org (WOMEN’S WORLDWIDE WEB), qui est une plateforme de crowfunding à destination des femmes dans les pays émergeants. Ils ont cru au potentiel du projet et m’ont permis de le proposer sur leur plateforme. J’ai pu grâce à la générosité des donateurs rassembler un peu plus de 11.000 euros, énorme coup de pouce!

Puis de fil en aiguille, j’ai rencontré le propriétaire du local, qui est tombé amoureux du projet, et les choses se sont accélérées.  J’ai supervisé les travaux, cherché les matériaux, les meubles, les fournitures, choisi chaque élément, approfondi les recettes et tissé des liens avec les ONG locales, pour qu’elles puissent identifier des femmes prêtes à travailler.

J’ai trouvé le nom et j’ai créé le logo moi même: j’ai été graphiste dans une ancienne vie et la forme à une part importante pour moi.

Expat Value: En tant que française, est-il facile de monter un tel projet en Inde? Quelles sont les démarches administratives nécessaires? 

emc_bakery1Saloua: Loin de là… L’Inde est un pays protectionniste, et il n’a clairement pas besoin de nouveaux arrivants. J’ai d’abord été bénévole pendant 1 an à la Satya Special School, qui est une école pour enfants handicapés. J’ai refait leur site web et créé leur nouvelle charte graphique. La directrice, Chitra Shah, une femme exceptionnelle, m’a fourni un Visa employement, qui est déjà très difficile à obtenir… Cela m’a permis de rester un an sur le territoire afin de pouvoir approfondir le projet. Mais pour pouvoir ouvrir un business en Inde, il faut être deux… et les deux personnes, si elles ne sont pas citoyennes indiennes, doivent fournir un visa business pour pouvoir ouvrir une société sur place. Mais l’Inde ne fournit des visas business que si vous avez une société en Inde ou si vous êtes envoyé par une société française avec une lettre d’invitation d’une société indienne… est ce que vous me suivez? Donc impossible pour moi…

Une amie, qui aujourd’hui travaille avec moi, avait déjà une fromagerie à Pondichéry, elle s’est portée volontaire pour être cosignataire de la société (1% suffit). Pour ma part il a fallu que je retourne en France, que je signe les documents d’ouverture de société devant un notaire (ce qui à un coût), que j’aille faire certifier cette signature par le tribunal (apostille) et que j’envoie le tout à ma comptable, qui est également une femme hors pair! Je suis de nouveau retournée en Inde, pour créer la société. Un nouvel aller/retour en France s’est imposé pour la demande de visa business afin de pouvoir exercer en toute légalité. Le visa que j’ai obtenu est d’un an, avec une sortie du territoire obligatoire tous les 3 mois.

Expat Value: Pourquoi avoir choisi le crowdfunding pour trouver des fonds pour la création de cette pâtisserie?

emc_products1Saloua: J’ai choisi le crowdfunding pour 4 raisons:

  • je n’avais pas tous les fonds nécessaires
  • les banques ne m’auraient jamais suivie, même en étant propriétaire d’un appartement, pour financer un projet à l’autre bout du monde…
  • aujourd’hui je suis convaincue que la solution vient des citoyens
  • l’humain est profondément généreux et altruiste, mais c’est la majorité silencieuse…

Expat Value: Quels sont tes besoins aujourd’hui sur ce projet?

Saloua: Aujourd’hui, le principal besoin que nous avons est: l’amélioration de notre lieu de confection. En effet après 3 mois d’exercice, nous devons revoir certains points de production. Nous avons également besoin  d’intégrer à notre équipe une assistante sociale. Les femmes rencontrent tous les jours des problèmes dans leur quotidien. Avec la barrière de la langue et des coutumes, nous sommes parfois impuissantes à répondre à leurs demandes. Nous leur demandons un niveau d’exigence auxquelles elles n’ont jamais été confrontées. Apprendre de nouvelles méthodes, en plus de leurs problèmes personnels, c’est assez compliqué…

Expat Value: Quels conseils donnerais-tu à ceux qui souhaiteraient se lancer dans un projet entrepreneurial solidaire en Inde?

Saloua: D’abord de beaucoup voyager en Inde, et d’aimer ce pays et les indiens… Si ce n’est qu’une question de profit, passez votre chemin… Il faut en comprendre les rouages, et faire preuve d’humilité. Leur logique est toute autre mais pas forcement mauvaise. Et il faut également comprendre que pour la plupart des indiens l’accomplissement de soi passe par la famille, le travail n’est qu’un moyen parmi d’autre pour servir le premier…

Expat Value: Et pour le route, aurais-tu une anecdote à nous partager sur Eat My Cake?

Saloua: Un mari totalement alcoolisé qui vient vous menacer devant la pâtisserie pour récupérer sa femme, c’est compliqué à vivre…

Plus drôle, chaque jour mène son lot d’anecdote, car justement nous répondons à une autre logique… Pendant la formation, une équipe de femmes allait une fois par semaine nettoyer la bakery et en prévision de l’ouverture, nous avions commencé à remplir le congélateur 100L… Elles ont tout simplement éteint le compteur d’électricité général en partant le soir. Deux semaines de denrées perdues… Mais comment leur en vouloir, je ne pense pas qu’elles aient un congélateur à domicile, un simple frigo seulement. Elles cuisinent pour leur famille au jour le jour, en allant à l’épicerie du coin… Donc un cours sur la préservation des aliments et leur conservation s’est improvisé. Du ruban adhésif rouge sur toutes les prises également !

eat-my-cakeExpat Value: Merci Saloua pour ce superbe témoignage. Nous te souhaitons une bonne continuation. Et pour ceux et celles qui souhaiteraient suivre ton projet et pourquoi pas te donner un coup de pouce, voici toutes les infos utiles sur Eat My Cake:

Interview réalisée par Blandine Lavaux